Conférence de presse de Jiro Taniguchi

Quelques jours avant l'ouverture de la 42ème édition du Festival International de la Bande-Dessinée d'Angoulême, le mangaka Jiro Taniguchi était de passage à Paris afin de venir à la rencontre des différents médias. Le célèbre artiste est à l'honneur du festival avec une grande exposition consacrée à son oeuvre, qui restera visible jusqu'au 7 mars.
    
   
   
     
Nous découvrons une exposition consacrée à vos œuvres au Festival d'Angoulême. Comment avez-vous été contacté pour mettre en place ce projet ? Quel a été votre ressentiment en découvrant votre travail ainsi mis à l'honneur ?
Lorsqu'on m'a fait cette proposition, j'étais intéressé mais je n'ai pas pu m'y consacrer immédiatement. Ce n'est que trois ou quatre ans après les premiers contacts que j'ai pu me mettre à travailler dessus de manière plus concrète. J'ai été impressionné lorsque j'ai découvert l'exposition, il y a une grande différence entre ce qui nous est présenté en photo et une fois que nous sommes devant les tableaux. 
   
    
On sait que vous êtes un grand cinéphile. Comment vous inspire-t-il, et que pensez-vous du cinéma français ?
En effet, je regarde beaucoup de films, au moins par un semaine. Hélas, je trouve aujourd'hui qu'il y a moins de films intéressants et marquants. Le cinéma m'inspire dans la manière de représenter les personnages, les poses qu'ils peuvent prendre, la distance entre eux pendant les dialogues,...
Concernant le cinéma français, bien que j'en ai vu beaucoup, j'ai toujours du mal à citer un titre en particulier. En revanche, lorsque j'étais enfant, j'ai été très impressionné par Plein Soleil avec Alain Delon. Plus généralement, je retiens l'influence du réalisateur italien Federico Fellini, qui a marqué ma jeunesse.
   
   
Quel a été votre degré d'implication dans la préparation de l'exposition ?
J'ai essayé d'intervenir le moins possible dans cette exposition, afin de laisser à l’organisateur toute la liberté d'agir à sa guise. Je lui ai fait entièrement confiance. Il y a simplement quelques travaux en particulier que je voulais vraiment voir être intégrés, mais c'est là ma seule demande véritable.


  
     
Les éditions Casterman viennent de rééditer les deux recueils regroupant vos premiers travaux. Quel regard portez-vous  sur ces premières nouvelles ?
Je suis assez difficile avec mes débuts : pendant longtemps, j'étais opposé à l'idée que mes premiers travaux soient publiés à l'étranger. Au fur et à mesure, je me suis rendu compte que ce produit aujourd'hui reste lié à ce que j'ai fait autrefois. C'est donc au final intéressant de s'y replonger, même si bien sur, plusieurs choses ne sont pas encore abouties. Mais elles comprennent beaucoup de points très personnels. 
   
   
Quelle place accordez-vous aux animaux dans vos œuvres ?
Le rapport entre l'Homme et la Nature est une question qui me tient beaucoup à cœur. A mes débuts, je fus assistant de Kyota Nishikawa, un des rares auteurs de manga qui dessinait beaucoup d'animaux. A l'époque, ce n'était vraiment pas courant. C'est un aspect que j'ai trouvé intéressant et que j'ai continué à mettre en avant au cours de ma carrière. 
  
   
Avez-vous envie d'aller encore plus loin dans ce domaine, d'approfondir le lien homme-animal ?
C'est le sujet avec lequel j'ai fait mes débuts, et je pense qu'il continuera encore à me poursuivre. L'Homme, la Nature, le monde animal, leurs interactions,... il y a encore beaucoup de choses à dire là-dessus.

  
     
Vous souvenez-vous du premier album de BD de Moëbius que vous avez acheté ? 
J'aurai du mal à me souvenir du premier album. A l'époque, je lisais Métal Hurlant et Pilote, que je trouvais chez des libraires qui vendaient des ouvrages importés. Je l'ai donc découvert au travers de ces magazines. Puis une revue japonaise, qui présentait des auteurs issus de l'étranger, proposait quelques pages d'une de ses nouvelles. C'est là que j'ai compris l'importance du style de Moëbius et de l'influence qu'il allait avoir sur ma carrière.
   
   
Vous arrive-t-il de relire vos propres histoires ? Pour quels personnages avez-vous le plus d'affection ?
Je ne regarde que très peu mes travaux passés, je ne le fais que dans le cadre d'une réédition, où je dois procéder à quelques vérifications. Jeter un œil en arrière me gêne un peu.
Pour les personnages, c'est difficile de trancher, mais je dirais que le héros de l'Homme qui marche est pour moi l'un des personnages les plus faciles à dessiner, et dans lequel je peux m'identifier aisément. 
  
   
  
   
Pouvez-vous nous parler de la conception de l'album Les Gardiens du Louvre ?
Mes premières visites au Louvre remontent au milieu des années 1990. Mais j'y étais passé très rapidement et je n'avais absolument rien vu. Cet album fut l'occasion de rester dans le musée pendant une très longue période. Lorsque ce projet d'album a débuté, j'avais d'autres engagements, mais j'espérais que cela puisse attendre que je sois prêt à y participer. Pouvoir découvrir à loisir tous les secrets du Louvre, c'est une occasion qui ne se représentera pas deux fois ! J'étais également libre de traiter le sujet comme je le désirais. Les conditions étaient exceptionnelles, et quand je vois le résultat, je me dis que ce projet restera un moment très important dans ma carrière.
    
   
  
   
  
Quel est votre rapport au public français ? 
L'intérêt du public français pour mes œuvres m'a beaucoup surpris. Je ne m'attendais pas cela au moment où elles ont commencées à être traduites. Au Japon, on trouve mes histoires trop sobres et trop bavardes, alors que la France est toujours enthousiaste. Lors de séances de dédicaces, j'ai été étonné de voir des adolescents me demander des signatures. Ce n'est pas un public que je rencontrerais au Japon ! Sans faire de comparaison entre les deux publics, je suis honoré par l'attention qui est portée à mon travail ici en France.
   
   
Et plus récemment, comment avez-vous vécu les tragiques évènements qui sont survenus à Charlie Hebdo ?
Concernant l'attentat, j'ai été figé lorsque j'ai découvert l'information dans les médias japonais. Je n'aurais pas pensé que de tels actes pouvaient être commis. Et le fait que les victimes soient des dessinateurs, comme moi, a été un très grand choc. Ce fut grand moment de tristesse, mais en tant que mangaka, je ne sais pas comment me comporter face à cela. Tout ce que je peux dire, c'est que je présente mes condoléances aux victimes et à leurs proches, et que je partage leur deuil.


    
    
Vous avez parlé de l'aspect inabouti de vos premiers récits. Qu'est-ce qui a évolué depuis, et quelles sont les constantes dans votre œuvre ?
C'est difficile à dire, ce qui me semble évident c'est que mon rythme de travail n'est plus le même. Au fil des temps, on acquiert de l'expérience et cela m'a permis de dessiner des éléments que je ne pensais jamais pouvoir faire à mes débuts. Mon découpage et ma narration ont également évolué en ce sens. Par ailleurs, il y a eu quelques tournants majeurs dans ma carrière, notamment au moment de l'Homme qui marche et d'Au temps de Botchan. Lorsque j'ai travaillé sur ces deux titres, j'ai pris conscience que l'on pouvait dépeindre des situations simples de la vie quotidienne, de mettre de la retenue sur les sentiments, et de parler de famille. Ce sont des thématiques que j'ai par la suite beaucoup développé dans les titres suivants.
  
   
Combien de temps avez-vous passé au Louvre ? Qu'est-ce qui vous a le plus touché, le plus surpris ?
Tout d'abord, j'exprime encore une fois mes remerciements au Musée du Louvre, de m'avoir offert cette opportunité. J'ai habité pendant un mois dans un appartement parisien et je me rendais au musée le plus souvent possible. On m'autorisait à aller partout où je le souhaitais, ce qui m'a permis de découvrir de très nombreuses œuvres que je ne connaissais pas, et pas seulement dans le domaine de la peinture. J'ai été marqué par les salles consacrées à l'Egypte ancienne, avec des objets que je n'avais encore jamais vus. Au travers de ces outils, je me suis projeté dans ce que devait être le quotidien de cette époque. 
   
    
     
Vos œuvres ont souvent des hommes comme personnages principaux. Quel est votre rapport aux figures féminines dans vos travaux ?
Vous avez décelé là une sorte de point faible. En effet, je m'inspire beaucoup de mes propres expériences, et comme je suis un homme, il m'est plus facile de me projeter et de dessiner des personnages masculins. Au Japon, on m'a souvent dit que je dessinais très mal les femmes, et que si je n'y arrivais pas, je n'aurais jamais de succès ! Aussi, à partir d'Au temps de Botchan, je pense avoir découvert comment mieux aborder les personnages féminins et à me détacher d'elles. Jusqu'alors, elles me ressemblaient trop et gardaient un coté trop masculin. Pour Les années douces, j'ai longtemps travaillé le caractère et le physique de l'héroïne, et je pense avoir fait quelques progrès !
  
   
Pour revenir à l'attentat sur Charlie Hebdo, quel est votre avis dans le débat sur les limites de la liberté d'expression ? Vous concernant, avez-vous toujours été libre de dessiner tout ce que vous vouliez ? Vous êtes-vous déjà auto-censuré ?
C'est en effet un sujet très sensible en ce moment. Je pense bien sur que la liberté d'expression est un droit qu'il ne faut absolument pas remettre en question. Jusqu'ici, j'ai travaillé sans trop avoir à y réfléchir, j'ai toujours pu faire ce que je voulais. Et je ne crois jamais m'être auto-censuré, je me suis toujours exprimé de manière libre.
   
   
L'un de vos albums, Le Gourmet Solitaire, a été adapté au Japon en série télévisée, la quatrième saison ayant été diffusée en 2014. Comment vivez-vous ce succès, alors que le titre n'a pas été très remarqué à sa sortie ?
En effet, son succès n'a pas été immédiat, mais il a fallu une dizaine d'années et quelques retours enthousiastes, notamment via Internet, pour que le titre ait droit à une deuxième vie. L'adaptation télévisée confirme ce grand succès. Après, cela ne me fait pas toujours très plaisir quand on me dit que le drama est supérieur au manga ! (rires)
     
   
  
  
  
Pendant très longtemps, on a associé la bande-dessinée asiatique à sa production japonaise. Aujourd'hui, de nombreux dessinateurs émergent, notamment des auteurs chinois. Portez-vous un regard sur ces productions ? Pensez-vous que l'avenir de la BD passera obligatoirement par la Chine ?
Je ne lis pas beaucoup de traductions de manhuas en japonais, mais je suis le parcours d'auteurs chinois qui travaillent pour des magazines japonais. Ils travaillent dans la lignée des auteurs manga, et certains ont un style vraiment intéressant. Leurs œuvres s'inscrivent souvent dans un contexte traditionnel et historique de la Chine, un univers qui m'interpelle beaucoup. J'ai le sentiment que cette production est amenée à évoluer dans l'avenir.
   
   
Dans Au temps de Botchan, vous faites un tour d'horizon de la littérature japonaise de l'ère Meiji. Pourriez-vous un jour transposer ce principe aux auteurs européens classiques ? 
Pour concevoir ce genre d'ouvrage, il faut avoir des connaissances très précises des auteurs concernés et de leur époque. Je ne pense pas en être capable, d'autant que les auteurs français que je lis font partie de mes contemporains. Ces derniers, en revanche, pourraient m'inspirer. Il fut un temps, j'avais pensé à travailler autour d'A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, mais j'ai rapidement réalisé que le résultat ne serait pas à la hauteur, n'ayant pas assez de connaissances historiques sur le sujet. 

  
      
Vous êtes issus de la région de Tottori, et vous prenez un soin particulier à représenter la Nature dans vos œuvres, à l'instar de Shigeru Mizuki. Fait-il partie des auteurs qui vous a influencé ?
C'est un hasard, mais j'ai effectivement découvert ses œuvres lorsque j'étais jeune. Je ne savais pas à l'époque qu'il deviendrait un auteur aussi important. Dans ma jeunesse, je lisais surtout le magazine Garo, et j'y ai notamment découvert les récits de Yoshiharu Tsuge. J'ai alors perçu quelle étendue pouvait couvrir le genre manga, avec les expérimentations effectuées dans la revue. Et cela m'a conforté dans mon idée de travailler dans ce sens-là.
   
   
L'exposition s'intitule « L'homme qui rêve », et s'axe sur la nostalgie, la mélancolie. Pensez-vous que c'est une bonne description, un titre approprié pour résumer votre carrière ?
Pour vous dire la vérité, au début j'avais proposé « L'homme qui fantasme », mais avec le recul ce terme est un peu complexe, a certaines connotations. Je trouve le titre final très beau, bien approprié. 
   
   
Actuellement, sur quelle(s) nouvelle(s) oeuvre(s) travaillez-vous ?
L'histoire qui m'occupe en ce moment se déroule dans l'ère Meiji, au Japon. Elle s'inscrit dans la lignée de l'Homme qui marche ou de Furari. Le personnage est un homme qui justement, fantasme. Il s'inspire de Koizumi Yakumo, un auteur japonais d'origine irlandaise, qui s'est intéressé aux histoires de fantômes du folklore japonais. 
  
  
Après votre expérience avec le Musée du Louvre, y a-t-il d'autres lieux prestigieux dans le monde avec lesquels vous aimeriez collaborer pour mener des projets aussi formidables ?
J'aimerais rester à Paris et mener un projet similaire avec le Musée d'Orsay, car j'ai un grand intérêt pour les impressionnistes. 
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Planète Manga Neo / Rédacteur : Yohan DRIAN / Contact : planete.manga@yahoo.fr

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